Les limites de l’humour hors-jeu

Un clownL’humour hors-jeu est un sujet qui me tient d’autant plus à coeur qu’il cause régulièrement des problèmes au sein des joueurs. Les uns blâment la sensiblerie des autres, et les autres le manque de respect des uns. Poser les limites de l’humour et du respect est donc entre les mains de chaque équipe de gestion qui doit faire avec sa propre expérience pour juger de ce qui est, ou non, autorisé. L’exemple le plus classique est bien évidemment les plaisanteries grivoises qui sont, sur certains forums, interdites avant 23h pour éviter aux membres les plus jeunes d’y être exposés. Je vous propose donc ma propre interprétation des choses, qui peut-être contribuera à votre réflexion sur le sujet.

Les bases

Les limites de l’humour se basent sur la notion de respect, c’est-à-dire de faire preuve de considération envers les autres, de prendre conscience de leurs limites et de ne pas chercher à les outrepasser. De valider, en somme, le fait qu’ils ont tout autant que nous le droit d’exister, de se montrer, de s’exprimer et de voir leurs limites honorées.

Notez toutefois deux choses importantes ici : respect ne signifie pas estime. Il n’y a pas besoin d’apprécier une personne ou de lui trouver des qualités pour la respecter. Et si cette personne a le droit de s’exprimer, elle n’a pas le droit de tenir des propos discriminants, désobligeants ou haineux pour autant. Ce qui vaut pour les uns, en somme, vaut pour les autres.

Mais voilà, tout le monde n’a pas les mêmes limites. Tout le monde n’a pas le même vécu. Et tout le monde n’a pas la même sensibilité. Comment faire pour savoir où s’arrêter alors ? Faut-il vraiment tenir compte des limites de tout le monde ? Peut-on vraiment rire de moins de choses qu’auparavant ?

L’encart obligatoire spécial Coluche et Desproges

Nous ne sommes pas Coluche. Nous ne sommes pas Desproges. Nous ne sommes pas morts respectivement en 1986 et 1988 (soit les deux avant ma naissance et très probablement avant la vôtre). Nous ne sommes pas nés durant la Seconde guerre mondiale, ou juste quelques mois avant. Pour faire bref : nous vivons dans le présent.

Il y aura toujours quelqu’un pour les citer en guise de justification à des plaisanteries au mieux maladroites, au pire méchantes et mal assumées. Il y aura toujours quelqu’un pour se plaindre que dans le bon vieux temps, celui qu’aucun d’entre nous n’a connu – et à titre personnel, je m’en félicite plutôt – il était possible de rire de plus de choses. Que, comme l’a dit Desproges, “il est possible de rire de tout, mais pas avec tout le monde” sans trop se pencher sur le contexte de la citation.

Desproges est mort en 1988, c’est-à-dire il y a 28 ans. Coluche est mort il y a 30 ans. Leur humour, bien qu’en avance sur leur temps et peu charitable envers ceux qu’ils dénonçaient, ne serait fort probablement pas le même s’ils étaient nés 30 ans plus tard et vivaient encore de nos jours. Nous ne savons pas comment ils auraient tourné les choses, ni les mots qu’ils auraient utilisé s’ils faisaient leurs sketchs en 2016. Et ça pour une raison très simple : il y a eu 30 ans de progrès sociaux depuis leur mort, et ce sont autant d’évolution des mentalités qu’ils n’ont pas connu. Ils appartiennent à une époque révolue, et quoiqu’on puisse évidemment apprécier leurs spectacles, il est bon de laisser au passé ce qui lui appartient.

Au demeurant, la citation reprise plus haut a été dite dans un contexte particulier : Desproges expliquait à Jean-Marie Le Pen pourquoi il ne se fendrait pas de ses blagues habituelles en sa présence, car si l’humoriste se contentait de plaisanter, le politicien, lui, tenait les mêmes propos tout à fait sérieusement. En somme, Desproges ne tenait pas à valider ses préjugés et s’est plutôt acharné à tourner ouvertement les racistes en ridicule ce jour-là. Vous pouvez voir la vidéo ici : http://www.dailymotion.com/video/x301llw.

Et pour ceux qui veulent creuser plus loin, vous pouvez aussi lire cet excellent article de Libération.

Voilà pour l’encart spécial nostalgie.

On peut rire de tout, mais on ne peut pas tous se le permettre

Sarcasm signPrenons une situation très simple : deux femmes entre elles se lancent un “Retourne à la cuisine, femme !” Il y a 99% de chance que ce soit strictement sarcastique et raille, en réalité, les machistes qui sont toujours persuadés que la place d’une femme est à la maison. Si un homme fait cette plaisanterie, et quand bien même son intention est identique, elle est juste sexiste. Pourquoi ?  Parce que ce sont des termes semblables à ce qu’elles entendent fréquemment, dans la bouche d’une personne qui correspond à la catégorie démographique la plus susceptible d’être sérieuse. Ca ne sera donc qu’un rappel à une réalité désagréable.

Ce qui vaut pour les femmes vaut pour toute minorité habituée à être raillée ou discriminée sur le simple fait d’exister et/ou de ne pas se cacher. C’est-à-dire, si on veut simplifier, les personnes qui ne sont pas des hommes blancs cisgenres hétérosexuels en bonne santé, avec une situation financière décente et préférablement ni juives, ni musulmanes. Plus nous correspondons à la description de la phrase d’avant, moins nous pouvons nous permettre de plaisanter au sujet de ceux qui ne rentrent pas dans l’une, l’autre, ou la totalité des cases qui ont été cochés.

Dans la bouche de quelqu’un qui est concerné, l’humour a valeur d’exutoire. De la part d’un non-concerné, c’est une simple redite de propos tenus tout à fait sérieusement (par lui et/ou d’autres) et entendus à longueur de journée. L’humour devient difficile à discerner et, à moins de bien connaître la personne et de savoir qu’elle n’en pense pas un mot, parfois blessant. Ou juste blessant quand nous avons trop entendu la même chose récemment et que nous ne sommes pas d’humeur.

Alors, j’en ai conscience, devoir surveiller ses mots est frustrant. Très frustrant. Je suis un grand adepte de sarcasme et d’humour noir, et je me retiens de sortir l’immense majorité des blagues et jeux de mots qui me viennent à l’esprit. Croyez bien que je comprends. Malgré tout, il y a toujours quelqu’un pour partir du principe que “mais je te respecte, alors je ne vois pas pourquoi je ne ferai pas cette plaisanterie !” J’y ai eu droit et je ne suis pas le seul, mais le respect va de pair avec le consentement. Si je ne suis pas consentant à servir de “victime” à une plaisanterie, peu importe la raison, il n’y a pas à tergiverser : on ne blague pas sur le sujet. Le véritable respect n’est pas dans les mots, mais dans la pratique. Quand une personne dit “non” et l’autre se permet d’insister sous couvert qu’elle lui veut du bien, elle n’est pas respectueuse. Manquer de respect sous prétexte de respect ou pour “endurcir” la personne d’en face n’est pas et ne sera jamais une preuve de considération. Au demeurant, et là je le dis parce que je suis concerné : le monde se charge de nous endurcir, nul besoin d’en rajouter une couche.

Quel humour reste-t-il, alors ?

Celui qui ne s’en prend pas aux autres, ne s’attaque pas aux sujets sérieux sauf si les autres sont explicitement d’accord (et un coup de /clear en chatbox ensuite est toujours de bon ton). Nous le faisons tous à base de “j’allais dire quelque chose d’affreux, mais vaut mieux pas” et gardons pour nous ce qui nous est venu à l’esprit à moins d’être invité à continuer. Eh bien ça, ça passe. Le reste, non, à moins d’être en compagnie choisie et consciente qu’il ne s’agit que d’humour.

Que faire quand on se plante ?

sorry-humorParce qu’il nous arrive à tous de manquer de considération ou juste de tomber sur quelqu’un de plus sensible que nous. Et la réponse est somme toute très, très simple : la même chose que ce qui est enseigné aux enfants en bas-âge. Quand on blesse quelqu’un, on s’excuse. Même pour un trait d’humour, même si on ne pensait pas à mal, même si on ne comprend pas en quoi c’est blessant.

Et je vais m’adresser à ceux qui ne savent pas toujours comment s’excuser : un simple “désolé, je ne voulais pas te blesser” suffit. En revanche, on ne s’excuse jamais en accompagnant sa phrase d’un “mais” ou en rejetant la responsabilité sur l’autre, y compris quand l’autre a ses torts. Une chose à la fois : vos excuses d’abord, et quand cette partie de la conversation est terminée, vous pouvez demander celles de l’autre s’il y a lieu. Et j’insiste : si vous avez blessé quelqu’un avec une plaisanterie mal tournée ou juste de mauvais goût, ne rajoutez pas que la personne d’en face est “trop sensible” et autres variations du genre. Sa sensibilité ne vous regarde pas, ses raisons non plus.

Parce que, oui, chacun d’entre nous a le droit de poser ses limites et d’attendre des autres qu’elles soient respectées. Certes, c’est vrai, il y a quelques rares personnes tellement traumatisées qu’elles ne supportent qu’à peine la mention de choses sérieuses et d’autres au sens de l’humour absent parce qu’il n’a juste jamais vraiment été présent. Il y a des compromis qu’il faut parfois faire, mais ces compromis ne concernent que les extrêmes. Ne pas rire des problèmes des autres n’est pas un extrême, et respecter ses semblables n’est pas ouvert au débat.

Au demeurant, nous y gagnons à réfléchir à la responsabilité que nous avons tous de ne pas légitimer la pensée extrémiste de certains, même involontairement, particulièrement quand lesdits extrémistes gagnent en ferveur dans bon nombre de pays normalement modérés. Faire l’autruche ne rend pas les conséquences de nos actes inexistantes pour autant, et plaisanter est un acte. Les mots blessent, mais surtout, les mots restent. Nous qui nous en servons pour nous amuser devrions le savoir mieux que quiconque : les mots ont de l’importance.

Au final, la question la plus importante à se poser reste sans doute : notre confort vaut-il la souffrance de quelqu’un d’autre ? Et si la réponse est oui, une remise en question me semble de bon goût.

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3 réflexions sur “Les limites de l’humour hors-jeu

  1. Je suis d’accord avec à peu près tout ce qui a été dit dans cet article. L’humour est une grosse problématique dans les fora car les joueurs se connaissent rarement et donc n’ont, au début tout du moins, aucune connaissance des limites des autres. Ajoutons à cela les biais de communication propre à l’écrit – qui permet difficilement de nuancer ses propos – ainsi que la propension de nombreuses personnes à laisser la frustration s’accumuler pour finalement exploser au lieu d’en parler chaque fois qu’un trait d’humour les choque, et on a le cocktail parfait pour créer un terrain miné.

    Les sensibilités sont toujours uniques. J’ai un peu tiqué en lisant :  » Ce qui vaut pour les femmes vaut pour toute minorité habituée à être raillée ou discriminée sur le simple fait d’exister et/ou de ne pas se cacher. C’est-à-dire, si on veut simplifier, les personnes qui ne sont pas des hommes blancs cisgenres hétérosexuels en bonne santé, avec une situation financière décente et préférablement ni juives, ni musulmanes.  »

    Pas que le fond soit faux, mais je trouve que ça donne à l’aspect ethno-social de la question un caractère presque exclusif, comme s’il y avait des gentils et des méchants, des personnes qui sont constamment oppressées et d’autres qui ne le sont jamais. N’importe qui peut être blessé. Même quelqu’un considéré comme faisant parti de la classe majoritaire. Il peut s’agir de détails parfaitement anodins, et le fait que les sentiments d’une personne aient été heurtés parce qu’on s’est moqué de sa couleur de cheveux ou de ses goûts en matière de vêtement n’est pas moins grave que de se moquer d’une personne pour son orientation sexuelle ou ses origines.

    Ce sont les combats sociaux qui mettent en avant certaines discriminations par priorité. Et ce sont les gens qui hiérarchisent le respect par extrapolation :  » si on défend les droits des femmes, alors c’est moins grave de se moquer quelqu’un parce qu’il a un cheveu sur la langue ; allons taper sur ceux qui ont un cheveux sur la langue.  » Bien sûr, la priorité donnée aux luttes sociales actuelles est légitime, car dans la vie de tous les jours, ces discriminations conduisent à des comportements bien plus grave que la simple moquerie. Mais, dans une chatbox, on ne peut pas agresser physiquement une personne, et on se retrouve, en quelque sorte, à égalité devant nos sensibilités respectives, même si on pense/sait être moins sensibles que d’autres.

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    • Merci pour le commentaire, tu étais inspiré x)

      Pour ce qui est des combats sociaux, etc, tu as tronqué le reste du paragraphe qui nuançait quand même beaucoup ce que je voulais dire par-là, et ma dernière partie dit peu ou prou la même chose que toi, aka : on peut tous être blessés, le principal c’est de faire attention et s’excuser quand on commet un impair.

      Après, c’est un vaste sujet et je t’avouerai que là je n’ai pas les mains pour me lancer dans un débat digne de ce nom, mais je me contenterai de te dire ça : tu peux être en sécurité physiquement sans te sentir en sécurité tout court (la violence psychologique n’est pas un mythe). C’est une erreur à mon sens de considérer les discriminations comme physiques : elles sont d’abord psychologiques et certaines d’entre elles dévient – parfois avec une certaine facilité/banalité – vers l’agression physique.

      Ensuite, il y a une question de proportions. Nous avons tous nos problèmes, évidemment, et nous sommes tous plus sensibles à certaines choses qu’à d’autres. Privilégiés ou non, rares sont ceux qui vivent dans un monde de nuages en coton, d’arcs-en-ciel et de licornes. Bien sûr qu’on peut tous être blessés. Bien sûr que nous avons tous le droit à ce que les autres fassent preuve de considération et présentent leurs excuses s’ils nous ont fait de la peine ou choqués. Mais nous n’avons pas tous plusieurs siècles d’oppression sur le dos qui se cristallisent par des gens qui combattent activement ton droit à exister, ton droit à te montrer, ton droit à vivre ta vie comme tu l’entends sous prétexte que tu ne fais pas partie de la minorité ultra privilégiée. Par des gens élus sur la base de leur haine et de leur mépris des tiens. Et elle est là, la différence : dans les proportions que ça prend.

      En chatbox, le monde IRL ne s’efface pas mystérieusement. Je crois d’ailleurs en avoir parlé dans un autre article. Il n’y a pas un « toi » virtuel séparé de ton « toi » réel par une cloison hermétiquement fermée. Donc l’humour déplacé n’est juste pas ressenti de la même manière selon à quel(s) groupe(s) tu appartiens. Or les blessures psychologiques sont d’abord une affaire de perception [et là il y a toute une discussion possible sur la biologie du cerveau, mais d’autres en parlent mieux que moi].

      Bref, tout ça pour dire que non, nous ne sommes pas égaux face à nos sensibilités en chatbox, tout simplement parce que l’IRL ne s’arrête pas davantage aux frontières du virtuel que le nuage de Tchernobyl aux frontières de la France.

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  2. Salut
    Alors je suis plutôt d’accord avec ce que tu as écrit, mais en fait pour moi, il y a un problème récurrent sur les chat box.

    Pour situer un peu le contexte, je suis le genre de personne qui a eu pas mal de soucis, mais qui blague beaucoup et qui a le talent pour mettre les deux pieds dans le plat sans mettre de gant. (Ce qui fait que j’ai aussi très vite appris à m’excuser.)

    Mais comment faire lorsqu’une personne ne dit pas ce qu’il ressent ? Parce que je suis d’accord que les grands débats actuels sont dangereux pour la plaisanterie. Mais, du coup, ne pas pouvoir faire de blague sur un sujet parce qu’on n’est pas directement concerné, je trouve ça un peu bête…

    Pour régler ça j’utilise énormément le mode de communication du genre après la blague : « PAN » « CAMION » et autres…

    Mais, dans un cas, ou une personne encaisse pendant des mois, sans rien dire, et qu’il revient à la tout fin pour gueuler. Comment peut-on faire, en plus des excuses pour régler le problème. Parce que clairement, si je fais une blague et qu’on ne me dit pas que ça pose problème, personnellement, je vais continuer. Sans pour autant manquer de respect ou quoi que ce soit, même si au final, beaucoup de blagues manquent de respect rien qu’en existant.

    Voilà, je suis pas très doué pour écrire ce genre de chose j’espère que c’est compréhensible.
    Cordialement
    Le Chazerin

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