Action, réaction : le cœur du JDR

Hermione Granger (Harry Potter)Presque deux ans que je n’avais pas parlé de la taille des RPs, un sujet que j’affectionne pourtant beaucoup et me sens donc obligé d’aborder à nouveau. Je serai peut-être un peu moins intransigeant qu’avant, non que ma passion du RP long se soit subitement manifestée, mais de nouvelles expériences et discussions m’ont permis d’affiner un peu mon approche. A l’inverse de ce que je me disais à l’époque, je ne pense pas que la discussion soit réellement une question de quantité VS qualité. C’est une question de philosophie du RP. Je m’explique.

Le cœur du RP

En premier lieu, je maintiens que le jeu de rôle par écrit n’est pas, pour moi, un exercice littéraire. La raison à ça est somme toute assez simple : la littérature, comme toute pratique, a ses codes à la fois de composition et de style. Un écrivain raconte une histoire dont, logiquement, il a tous les tenants et aboutissants. Il doit faire avec les contraintes liées à ce travail. Le jeu de rôle n’a, lui, pas la même finalité que la littérature et ne répond pas aux mêmes règles. Si la version textuelle du jeu de rôle emprunte à la littérature son support (l’écriture) et les codes typographiques qui viennent avec, c’est au fond leur seul vrai point commun.

Contrairement aux rôlistes sur table, nous devons en effet passer par les mots pour décrire la gestuelle, les expressions et l’attitude générale de notre personnage. Le jeu de rôle n’en reste pas moins un jeu d’interprétation, et non de description. Je le rapprocherais donc plutôt au cinéma en cela que dans un film, ce que les personnages pensent et leurs motivations ne sont presque jamais explicités. Scènes d’exposition mises à part, tout tient au dialogue et à la vision extérieure que nous avons d’eux. Le jeu de rôle est de l’interprétation au même titre que le travail d’un acteur dans un film : c’est ce qui se dégage du personnage, sa gestuelle, ses actions qui parlent pour lui. Et, plus important, c’est la seule chose que le personnage d’en face sait. Dans un jeu basé sur les interactions entre personnages, c’est donc là que se trouve l’aspect le plus important du RP.

Je sais que je me répète, mais pour le coup, il est important de souligner que le jeu de rôle écrit s’approche beaucoup plus du screenwriting que de l’écriture de roman (ou nouvelle, peu importe).

Le screenwriting

Je ne vais pas faire tout un cours sur le sujet (même avec la meilleure volonté du monde, je ne suis pas assez expert pour ça de toute façon). Peut-être avez-vous déjà vu à quoi ressemble un scénario de film néanmoins. On y trouve très peu de descriptions et presque exclusivement du dialogue. Le dialogue devient donc l’élément clé dans le développement de personnage, chaque mot, chaque phrase devant être réfléchie avec soin pour en dire le plus possible avec le moins de mots possibles.

Au quotidien, nous faisons tous un choix au moment de nous exprimer. Dire les choses d’une manière et pas d’une autre. Révéler quelque chose de personnel ou pas. Montrer un aspect de qui nous sommes et en cacher un autre. Ce sont des choix pour la plupart inconscients, mais que nous autres joueurs devons faire consciemment quand nous interprétons le rôle qu’on s’est choisi (à moins de maîtriser tellement bien son personnage qu’on se glisse dans sa peau sans y songer, et encore).

Le scénariste d’un film aura cette contrainte pour chaque personnage, mais surtout, comme il doit penser à la manière dont son scénario peut être retranscrit à l’écran, il doit aussi s’occuper du rythme de la narration. Avec le jeu de rôle sur table, le MJ permet d’ôter cet aspect des mains des joueurs pour leur laisser uniquement l’interprétation de leur personnage. Néanmoins, la plupart des jdr écrits n’ont pas de MJ, et les joueurs se retrouvent en position de semi-scénaristes.

J’entends par là qu’on ne peut pas juste jouer son personnage et lui donner des dialogues dignes de la vacuité d’une conversation avec son boulanger. Au moment de faire le choix de ce qu’il va dire, il faut donc penser à l’intérêt du dialogue. A son impact et sa portée narrative. Et tout comme pour un scénario, il faut penser à l’intérêt de la scène. Personnellement, j’ai arrêté de faire des topics à base de “je te rencontre pour la première fois, je ne te connais pas, c’est un complet hasard et on n’a rien en commun” il y a un moment. Soit le topic a un réel intérêt pour le développement de mon personnage, soit je ne le fais pas.

Vous allez peut-être me dire qu’un RP long permet de faire ça aussi… et je vais me contenter de conclure cette section par un “oui mais non”.

Bilbon Sacquet (Le Hobbit)

L’interprétation

J’ai mis un peu plus haut quelques mots en gras et ils sont l’exacte raison pour laquelle je m’en tiens à une réponse négative. Dans l’absolu, je me contrefiche de la taille du message. Je considère la fluidité primordiale : le nombre de mots ne devrait jamais être un obstacle à l’interprétation du personnage, ni dans un sens, ni dans l’autre. Mais à qualité égale, un RP long n’aura jamais autant d’impact qu’un RP court à moins d’être long parce que l’action impactante du message l’est.

Ce qui est la raison pour laquelle je préférerais parler de RP “le plus court possible” à la place. Qu’entends-je par là ?

Un RP “le plus court possible” n’est pas de courte taille par défaut. Il a, en revanche, la taille la plus petite possible compte tenu de l’action qu’il décrit. Il peut faire 5 mots. Il peut faire 4 pages. Tout doit se rapporter à cette action et en être le plus proche possible.

Une “action impactante” est une action engageante. A partir du moment où elle permet une interaction significative (dans son contexte), elle peut être décrite comme action impactante. Imaginez une scène de braquage. Le premier personnage (le braqueur) interdit de bouger sous peine de tirer. Le second personnage (une victime sans instinct de survie) parle sans réfléchir et balance un sarcasme sur l’envie de se gratter une fesse. C’est une action qui permet l’interaction, donc une action « impactante » puisque le message s’arrête là.

Cet équilibre entre le contenu et la taille du message n’est toutefois pas simple à trouver, quand bien même ces RPs sont généralement assez brefs. Les miens tournent aux alentours de 100 à 150 mots, par exemple.

Il est notamment assez compliqué de rester succincts parce qu’un RP le plus court possible est un RP dense. Il contient plusieurs informations en quelques phrases seulement. Chaque mot doit donc être soigneusement pensé et évocateur, tout en reflétant quelque chose que son ou ses partenaires de jeu peuvent utiliser sans recourir au metagaming. Il ne contient rien de superflu au jeu, ne laissant que l’interprétation au cœur du RP. Il comprend, aussi, un élément temporel en se focalisant sur le moment présent et non sur une cascade d’évènements (dialogue #1, dialogue #2, dialogue #3, etc.) qui, elle, génère plusieurs temporalités à la fois.

Quant à l’autre opposition principale que j’ai rencontrée à l’égard de ces RPs, elle tient finalement du développement de personnage et ce sera mon dernier point.

Le développement de personnage

Je pense qu’il est important de distinguer “développement” et “exposition”. Même si l’un des sens de “développement” consiste à exposer quelque chose, à l’oral ou à l’écrit, l’expression “développement de personnage” comprend l’idée d’une croissance, d’un changement, d’une évolution.

Présenter un personnage en expliquant son parcours et son mécanisme de pensée à chaque RP n’est pas un développement puisqu’il n’y a pas d’évolution à travers cette présentation. Ce texte, superflu du point de vue de l’interprétation, est une exposition du personnage au même sens qu’une scène d’exposition au théâtre. Il sert à présenter les enjeux pour le personnage et, finalement, à donner toutes les clés au lecteur pour qu’il le comprenne.

Cette pratique me pose un problème puisqu’elle fait des lecteurs les principaux destinataires du RP. C’est pour eux que le message est écrit, là où il devrait être écrit d’abord et avant tout dans l’optique de faire progresser le jeu. En s’imposant de “donner de la lecture”, on tente de donner au jeu de rôle les codes de la littérature… ce qu’il n’est pas.

Le développement de personnage – son évolution, donc – se fait en réalité au travers de ce qu’il vit. Il lui faut toutefois le temps d’assimiler ses différentes expériences. Il ne peut donc pas trop vivre dans un seul topic, car il n’a pas le temps de vraiment s’approprier ce nouveau savoir. Le but étant de jouer son personnage, on conviendra néanmoins que recourir au “On dit que…” et “ça s’est passé hors jeu” devrait être le dernier recours et non une habitude comme je le vois trop souvent. Reste donc le jeu lui-même : plus on joue, plus on expose son personnage à des gens et des situations différentes, plus il va évoluer. En somme, plus il va se développer. Et c’est beaucoup plus facile quand on met dix minutes à écrire son message au lieu d’une soirée complète ; de l’intérêt, entre autre, d’aller à l’essentiel.


Voilà pour aujourd’hui. Je tenais à refaire un petit tour d’horizon et définir précisément certains termes que j’utilise beaucoup quand je parle de ce sujet, mais mon prochain article expliquera concrètement comment j’écris mes RPs. Ça m’a gentiment été demandé, qui suis-je pour dire non ? Dans tous les cas, vous êtes libres de réagir à cet article et me poser d’éventuelles questions si vous en avez.

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4 réflexions sur “Action, réaction : le cœur du JDR

  1. On retrouve un peu tout ce que je pense dans cet article.

    J’ai toujours du mal avec ceux qui considèrent que c’est un exercice littéraire et pondent des pavés avec pas mal d’exposition qui, clairement, est à destination du lecteur. C’est juste superflu à mon goût.

    Le summum étant le cours d’histoire en HRP : « Le vampire parcourait la galerie des glaces, conçue par Jules-Hardouin Mansart entre 1678 et 1684, et aux peintures par Charles Le Brun. Ce château avait été le siège du règne personnel de Louis XIV et sa grandeur inspirait le vampire, lui qui l’avait connu jusqu’à son décès en 1715, d’une gangrène terrible. »

    OK, c’est cool, mais tout le monde peut lire wikipedia et se cultiver tout seul, pas besoin d’étaler ta culture, dude.

    Et effectivement, dans la partie non-dialogue, on a souvent l’expression du mécanisme de pensée du personnage, ce qui me dérange aussi : c’est comme si le joueur avait besoin de justifier la façon d’agir, d’être et de penser de son personnage au risque d’être accusé d’hérésie « out of character ». Genre, « mon personnage fait ça parce que… ». Bah non, dude, tu peux montrer des traits de caractère de ton personnage en… l’interprétant. Bah oui.

    Montrer au lieu de dire, en fait. En écriture, il y a le conseil « show, don’t tell ». Alors, en écriture, ça peut conduire à des aberrations car les gens finissent par avoir peur de « dire », justement… Or, comme tu le dis si bien, si le RP n’est pas un exercice littéraire, l’écriture si (OK, je fais captain obvious là). Et on parle bien de « storytelling »… En revanche, donc, je trouve que ce principe du « show, don’t tell » colle parfaitement au RP.

    Il faudrait clairement plus voir le RP comme un théâtre ou un film écrit. Dans une pièce de théâtre, une série TV ou un film, on n’a pas une petite voix nous disant « untel est grincheux parce que… », on nous montre, on nous décrit et le spectateur se fait alors un avis sur les personnages. On ne nous dresse pas un portrait avec quelques explications, on le fait soi-même.

    Selon le même principe, je trouve que certaines fiches ont là encore pas mal de contenu inutile car on ressent là aussi le besoin de s’expliquer et de se justifier de long en large sur les raisons qui poussent notre personnage à agir. Or, n’est-il pas plus intéressant de laisser ce développement et ces révélations pour le RP, plutôt que de dévoiler tout ça dans votre description ?

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    • J’ajouterai à ça qu’en tant qu’admin, je voue une haine profonde à l’égard des longues fiches. Elles sont souvent chiantes à lire, il faut faire attention à encore plus de détails et elles ne font, en prime, qu’accroître les risques de ne pas être validé du premier coup.

      Pour ce qui est de cette histoire de justification, je ne l’avais pas dit comme ça, mais c’est aussi mon sentiment sur la question. Soit ou la volonté d’exhiber un personnage dont on est fier, ce que je peux comprendre, mais la surexposition a tendance à lui faire perdre en intérêt et en valeur.

      Et j’aime, qui plus est, qu’un RP ait plusieurs « grilles de lecture » et s’inscrive dans un contexte précis. Même si ça n’est pas de la littérature, j’aime bien lire ce que les autres font dans leur coin, et c’est plus intéressant de suivre leur histoire quand tu as besoin de lire tous les topics liés à celui que tu suis pour comprendre les enjeux.

      Bref comme toujours, merci pour le commentaire ! ^^

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  2. Je serais curieux de voir à quoi ressemble un de tes messages RP (voire un sujet complet).
    Tout au long de l’article, c’est ce que je me suis dit « il faudrait un ou deux exemples concrets pour mieux visualiser sa manière de RP ».

    Un lien vers un forum, peut-être ?

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    • Nope, pas de lien vers un forum x) Je préfère jouer en paix, pour être honnête, c’est en autre pour ça que j’ai pris un pseudo totalement différent pour le blog. Néanmoins, le prochain article devrait te donner les informations qui te manquent !

      Merci d’avoir pris le temps de laisser un commentaire ^^

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