Homosexualité sur les forums RPG : partie 3

Audrey Jensen (MTV Scream)Aujourd’hui donc, troisième et avant dernière partie de mon dossier sur l’homosexualité sur les forums RPG. Et cette fois, l’angle d’attaque est sa représentation. Plus que le nombre de personnages concernés, c’est la manière dont cette composante de leur personnalité est interprétée qui lui donne une image. S’il n’avait s’agit que de sa fréquence, même en tenant compte de son caractère inhabituel selon les normes sociétales, elle ne porterait pas autant à discussion. Peut-être la question de la mode serait toujours abordée – elle l’est déjà dans notre vie quotidienne – mais personne ne discuterait de sa crédibilité.

Or discuter de la crédibilité de scènes de jeu de rôle ou de personnage soulève toujours quelques problèmes et ce sujet n’y fera pas exception. La représentation de l’homosexualité en jeu doit-elle vraiment être crédible ? Et en quoi ses origines réelles ou supposées l’influencent ?

La crédibilité des jeux de rôle

Pour la première question, ma réponse très peu neutre est non. Le jeu de rôle n’a pas vocation à être le miroir fidèle de la réalité, sans quoi nous ne jouerions personne sur des îles désertes hantées, dans des manoirs victoriens ou occupés à se défendre contre des invasions aliens. Quand bien même le voudrions-nous, nous serions d’ailleurs bien en peine d’y parvenir.

Los Angeles

Los Angeles

Imaginons que vous et moi cherchions à créer un forum calqué sur la ville de Los Angeles, qui lui soit en tout point fidèle : aurions-nous assez de données pour y parvenir ? Personne ne connaît tout de la « vie réelle ». Les scientifiques n’auraient aucune raison d’être si tel était le cas. Notre vision du monde est déjà, en elle-même, une interprétation. Jouer un rôle sur un forum ou ailleurs revient uniquement à ajouter des couches successives de visions biaisées de la réalité.

Partant de là, ce que nous jouons n’est jamais complètement vrai. Et si tel était le cas, nous gagnerions bien plus à vivre loin de nos ordinateurs qu’à faire vivre des personnages. Nous jouons ce dont nous avons envie dans des univers avec des règles qui leur sont propres, aussi proche de la vie réelle qu’ils puissent être. Chaque élément constitutif de notre personnage subit les effets de la perception que nous avons de notre monde et de celui dans lequel nous choisissons de l’incarner. Son orientation sexuelle n’y échappe pas.

A ce stade, il me semble important de souligner que je suis jusqu’à présent parti du principe que nous nous efforçons de jouer de manière fidèle à la réalité. Tous les joueurs ne le veulent pas forcément. La crédibilité d’un personnage ne tient d’ailleurs pas à sa véracité face aux contraintes auxquelles nous nous plions IRL, mais à sa cohérence avec lui-même et les règles de l’univers dans lesquelles il se place. Dès lors il n’y a pas une, mais un nombre incalculable de manière de jouer un personnage en tenant compte de son orientation sexuelle.

Pourtant, même en acceptant ce fait, certaines manières de la représenter dérangent. J’ai rarement entendu ces critiques à l’égard de personnages lesbiens alors qu’il y en a tout autant à faire. L’influence du yuri n’a jamais été évoquée devant moi, ni avant le sondage ni pendant ou même après, tandis que celle du yaoi est communément soulignée. Il semblerait donc que le problème porte davantage sur les protagonistes masculins, donc je vais rester surtout centré sur eux. Et aborder plus sérieusement la question du yaoi.

Le yaoi

Lovers and Souls

Le yaoi est un genre de manga écrit par des femmes, pour des femmes qui met en scène des relations homosexuelles masculines, lesquelles sont parfois poussées jusqu’à la pornographie. Il s’ancre dans une culture que nous partageons peu, considérant que les francophones ne sont majoritairement pas japonais, et a ses propres codes. Ces derniers sont à la fois d’ordre graphique et d’ordre scénaristique. Ils ont leur importance.

Il est bon de savoir qu’au Japon, une femme n’est pas supposée apprécier l’acte sexuel. S’ensuit une culture du viol qui se retrouve d’ailleurs dans les yaoi. Un fait étrange, considérant qu’il s’agit de rapports homosexuels, mais pas tant finalement lorsqu’on réalise que le yaoi se base sur les codes des relations hétérosexuelles japonaises.

C’est d’autant plus visible lorsqu’on considère les codes graphiques : le seme, qui est le dominant dans la relation, est un homme imposant et viril. Le uke, à la fois dominé et passif, est pour sa part beaucoup plus efféminé et fragile. Il se fait “courtiser”, souvent agressivement, et à la manière d’une femme de hentai, n’appréciera pas l’acte sexuel jusqu’à ce que ce soit trop bon pour continuer de “prétendre”.

Certains yaoi, plus matures, sortent de ce carcan et gagnent en crédibilité dans la relation, mais ce ne sont pas les plus nombreux, ni ceux qui sont pointés du doigt lorsque la dynamique seme/uke est reprise sur forum. C’est le cas de celui dont j’ai mis la couverture. Et pourtant, même si les yaoi présentent une cible facile,  leur influence semble ne pas être si grande. Parmi les répondants à mon sondage qui affirment avoir lu au moins un yaoi ou yuri (l’équivalent féminin), seules 21.5% des femmes et 12.2% des hommes disent que leur vision de l’homosexualité en a été changée. La réponse semble donc être ailleurs.

La prédominance des clichés ?

« Les personnages féminins homosexuels ou bisexuels me semblent bien plus rares que les personnages masculins….. Tout simplement à cause de cette mode du yaoi. Le yuri est bien moins à la mode.

Quand je parle de yaoi, je parle évidemment de ce cliché « uke/seme » mais surtout de ces mecs très efféminés, en mode bisho, petits garçons éphèbes et mignons, ou bad-boy sexy mais surtout sans poils. Car c’est ca, les « gay » qui envahissent les forums RPG…. »

(Seiden, sur Aide au RPG)

Là où je ne blâmerais pas le yaoi aveuglément, force est d’admettre qu’il existe un certain nombre de clichés difficiles à ignorer. Des clichés qui ont toutefois leur pendant dans la vie de tous les jours : je connais peu de personnes LGB qui n’ont pas eu le droit au moins une fois au “qui fait l’homme/la femme ?”. Or, comme je le disais précédemment : une relation homosexuelle comprend soit deux femmes, soit deux hommes. La difficulté à concevoir le couple (et le sexe) au-delà des normes de l’hétérosexualité est un problème qui, assez logiquement, se répercute sur les forums aussi. Le yaoi n’en est que l’un des versants.

C’est d’autant plus difficile quand les forums sont composés majoritairement de joueuses, et les personnages masculins en grande partie interprétées par ces mêmes joueuses. Affirmer que les femmes et les hommes ne connaissent pas la même éducation ne devrait choquer personne : la société a des attentes différentes pour chaque sexe. Le type de solidarité qui existe entre femmes ne sera pas le même que celle entre hommes, entre autre en raison de problématiques quotidiennes différentes. Mais dès lors, jouer un personnage de l’autre sexe demande un effort d’adaptation qui prend bien souvent du temps pour donner un résultat convaincant. Une fois l’affaire maîtrisée, on ne voit que peu de différences (peut-être un côté moins stoïque lorsqu’une joueuse est aux commandes, mais on a connu pire que des personnages qui ne sont pas émotionnellement constipés). Toutefois, cette difficulté supplémentaire, mêlée avec l’hétéronormativité sus-citée, tend à donner des résultats parfois assez proches de ceux des uke ou seme des yaoi.

Quant à la question des poils abordée par Seiden, qui mérite d’être relevée, je me bornerai à signaler que la publicité fait la part belle aux torses musclés… et parfaitement imberbes. Sans doute faut-il y voir l’influence, aussi, des médias sur le physique idéalisé des uns ou des autres. Une influence qui marque d’ailleurs tous les personnages, quels que soient leur orientation sexuelle ou le sexe et genre des personnes qui les jouent.

titus-unbreakableLe plus gros cliché que je vois revenir, toutefois, tient moins à cette répartition des rôles qu’à l’émotivité des personnages. Tant.de.drama. J’y mets l’emphase, oui. C’est un travers partagé par les films et les séries, cela dit : il est excessivement difficile de trouver un personnage gay sans que son homosexualité soit un obstacle à son bonheur ou sans qu’il soit hypersensible. Sur forum, ça se traduira surtout par une tendance à en faire des tonnes, moins dans le sens d’un personnage drama queen que simplement d’une sensibilité à fleur de peau. D’un personnage plus fragile psychologiquement et simplement moins imposant. Moins un uke à proprement parler qu’un personnage masculin guidé par des problématiques plutôt féminines si la joueuse fait, en raison de son orientation sexuelle (à lui), moins la part des choses. Ou l’inverse, d’ailleurs, car les personnages féminins lesbiens interprétés par les hommes ne sont pas forcément plus subtils. Bref, ce sont des problèmes qui peuvent être réglés par le dialogue et l’expérience.

Joués pour le fantasme ?

Mais il reste toutefois la question du fantasme : et si ce n’était que ça ? Parfois, c’est le cas. Je pense notamment au Larry qui semble avoir un grand succès dernièrement, basé sur un pairing cher à une partie des fans des One Direction (Harry Styles et Louis Tomlinson). Parfois, ça n’est pas le cas : le joueur ou la joueuse se sent plus à l’aise avec un personnage homo ou bi, ou bien le personnage s’est juste révélé l’être et c’est tout aussi bien comme ça. Mais fantasme ou pas fantasme, je ne pense pas que ça influence dramatiquement la qualité des personnages en question. D’ailleurs, pour 79.5% de mes répondants et 74% de mes répondants, les personnages bisexuels ou gays ne sont pas créés spécifiquement pour jouer des scènes de sexe ou les mettre en couple.

Pour ma part, j’ajouterai simplement que la question du fantasme se pose tout autant, sinon parfois plus, pour les couples et personnages hétérosexuels. Il suffit de se pencher sur l’importance donnée aux avatars, y compris dans le choix du “lien amoureux”. On joue pour “vivre” (notez les guillemets) des situations qui ne nous arriverait sans doute pas IRL, d’ordre sexuelle/et ou romantique… ou pas du tout.

Qu’en est-il finalement du problème que ces personnages posent vraiment ? Ce sera le prochain article qui y répondra, dernière partie et conclusion de ce dossier !

Homosexualité sur les forums RPG : un problème ? (partie 4)

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