Les personnages politiquement corrects

Rorschach

Rorschach, personnage trouble au possible (Watchmen)

J’entends par « personnage politiquement correct » qu’il ne fait pas de vague et ne choque pas. Ni sa personnalité, ni son vécu, ni ses actes ne vont au-delà des normes clairement établies pour le média employé et le genre de la fiction. J’aurais pu parler bien sûr de personnages fades, mais l’idée est moins de les voir sans saveur que de les voir résolument conforme à ce que les bonnes mœurs acceptent de voir. Ou, à tout le moins, à ce que les auteurs pensent que les bonnes gens aiment voir. Car le problème n’est pas tant de ne pas choquer que, finalement, de ne pas prendre le risque de faire fuir son public.

Et c’est surtout ça qui m’agace.

J’ignore si l’Art se doit d’être subversif comme je l’avais vu sur un forum dédié aux écrivains, mais il est certain qu’en devenant trop prévisible, il perd nettement de son intérêt. Ça vaut d’autant plus pour les fictions puisqu’elles ont normalement pour rôle d’embarquer le spectateur ou le lecteur dans un autre univers. Et les histoires racontées sont d’abord celles des personnages qui la composent, dont le destin se croise jusqu’à former l’intrigue et sa résolution. Il est donc d’autant plus important de parvenir à adhérer aux personnages, à s’identifier un minimum à eux.

La chose la plus importante à retenir, de mon point de vue en tout cas, est qu’on ne s’attache pas à un personnage pour ses qualités, mais pour ses failles et ses défauts. C’est l’ensemble des trois, le contraste entre chaque élément et ce qui va lui arriver qui fait qu’un personnage nous accroche ou pas. On l’aime moins pour lui que pour la part de nous-mêmes qu’on y retrouve. Et cette part là est rarement propre et lisse, car nous avons nos défauts, nous avons des pensées qui nous font honte quand on le réalise, nous avons des moments où on se comporte mal avec les autres. Nous sommes des êtres humains, en somme.

Alors chercher à rendre les personnages aussi « proche du public » que possible en lui présentant quelqu’un dont on va amoindrir les défauts pour ne pas générer d’antipathie à son égard est une erreur. L’empathie ne nait pas de la sympathie du personnage, mais de sa capacité à être tiraillé entre deux aspects contrastés de sa personnalité, entre ce qu’il est et ce qu’il veut. C’est ce que nous vivons au quotidien après tout.

Du côté des antagonistes et/ou méchants, je trouve qu’il y a une légère amélioration avec le temps, mais malgré ça, il est lassant de voir que beaucoup d’entre eux sont juste totalement antipathiques. Ca peut sembler normal, après tout ce sont des méchants, mais c’est beaucoup plus intéressant quand on s’y attache un peu aussi, quand on les comprend à défaut d’être d’accord avec, parce qu’il existe du coup une tension qui n’est pas là autrement.

Crowley - Supernatural

Crowley, un démon tout à fait respectable (Supernatural)

Je pense à Usual suspect et Watchmen là, mais ce serait spoiler la fin à ceux qui n’ont pas vu ou lu ces deux monuments de fiction. Pensons plutôt à Severus Rogue dans Harry Potter, personnage désagréable qui n’est pourtant pas aussi mauvais qu’il y parait ; Crowley dans Supernatural en démon businessman sarcastique ; Silva, magistralement incarné par Javier Bardem dans Skyfall… Bref, des antagonistes et des méchants qui ont au moins le mérite d’être tout aussi humains, faillibles mais dotés de qualités que les héros qui les croisent et les affrontent. Humain n’est peut-être pas le terme pour Crowley d’ailleurs, mais qu’importe, je pense que vous m’avez compris.

Il y a heureusement de très bons personnages en face, chez ces fameux héros ou à tout le moins héros d’une histoire – la leur – ou protagonistes importants de l’histoire en question. Il y a entre autre le Docteur, dans Doctor Who, qui est d’une condescendance rare dans ses grands jours, mais tire le meilleur chez les autres pour les faire grandir ; Pete Lattimer de Warehouse 13, grand gamin rarement sérieux, trop prompt à s’emporter, mais intelligent, compréhensif et généreux ; Dean et Sam Winchester de Supernatural qu’on a envie de secouer autant que de consoler ; Malcolm Reynolds de Firefly, aussi imbuvable et secret que courageux et dévoué. Il fait penser à Han Solo maintenant que j’y réfléchis.

A côté de ça pourtant, il y en a encore beaucoup qui n’ont aucune personnalité propre, aucun charisme et dont on se demande pourquoi on continue de nous les présenter alors qu’il y a des dizaines d’exemples qui prouvent que ce n’est pas ce qui intéresse. Je n’ai pas d’exemple de calamités sous la main, la faute à une mémoire exécrable, sauf peut-être une grosse partie des personnages principaux d’Alphas. Ah si, mais là j’ai l’impression de tirer sur l’ambulance, citons quand même Bella Swan de Twilight dont la personnalité est celle de n’importe quelle Mary Sue vaguement maîtrisée de fanfiction.

En fait, le problème de ces personnages sans vraiment de saveur, c’est l’impression persistante que j’ai de voir l’auteur ou le scénariste refuser de s’engager. Refuser de trancher vraiment et garder le personnage le cul entre deux chaises, comme s’il avait peur qu’il plaise moins s’il ne prenait pas le chemin considéré comme le bon de manière ostentatoire. D’où cette sensation de masque, de lâcheté qui me fait dire que les personnages sont juste politiquement corrects.

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2 réflexions sur “Les personnages politiquement corrects

  1. La bien-pensance, je déteste ça. Par contre, dans les livres que je lis, je n’ai pas vraiment cette impression de « propreté » des personnages. Ou peut-être que si. Réflexion faite, ça se voit par exemple dans les saga de Fantasy (des fois ils merdent mais ils retournent toujours sur le « bon chemin ») ou évidemment les histoires grand public. Par contre, en ce qui concerne l’horreur ou les histoires un peu psychologiques, tu as des personnages nettement plus « sales ».

    J’avoue aussi que j’aime bien les personnages plus « extrêmes », déchirés par un choix à prendre, voire simplement ambigus, pas rigoureusement standards. Il m’arrive souvent d’être déçue qu’une crise que j’aurais voulu voir survenir n’arrive jamais x) Mais bon, je suis sadique.

    D’un autre côté, cette accusation de standardisation me semble pouvoir s’appliquer à tout et n’importe quoi, pourvu que ça te semble trop fade. J’ai un peu l’impression que tu râles parce que « j’aime pas comment c’est, moi j’aurais fait mieux, plus réaliste, plus marqué, plus plus mieux. » XD Surtout qu’il n’y a rien de plus subjectif que le politiquement correct. Enfin, je dis ça, parce que c’est un point de vue que j’ai assez souvent.

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    • Ah non non, je ne prétends pas faire mieux xD J’essaie de créer des personnages entiers, avec un peu de profondeur, mais je ne prétends même pas y arriver. Certains s’en approchent, d’autres pas du tout. Je suis loin d’être un maître et je le sais.

      Non, ce qui motivait l’article à la base, c’est cette lassitude que j’ai de ne pas arriver à me retrouver dans 95% des personnages principaux des fictions que je vois ou que je lis. Certains ont un caractère et un vécu trop différents des miens et c’est tout à fait normal, mais pour beaucoup d’autres, je les trouve juste pâlots, à moitié existants. Comme si l’auteur refusait de prendre le risque de perdre l’adhésion du public avec un personnage entier et nuancé (c’est con parce que c’est ça qui fait le charisme) et préférait la tiédeur d’un personnage qui reste dans le rang du socialement acceptable. Ou à la limite dans les standards du genre auquel la fiction appartient. Je trouve ça d’autant plus idiot que ce n’est pas à ceux-là qu’on s’identifie le plus…

      Mais je reconnais sans problème que me contenter en la matière est un tour de force. Je suis rarement ému par ce qui arrive aux personnages et c’est quand je le suis que je considère le personnage réussi.

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