Les enfants soldats (Partie 2)

Comme je le disais au début de la première partie, il s’agit seulement de donner des bases et des pistes de réflexion pour ceux qui trouvent le sujet intéressant à exploiter pour une fiction (BD y compris). Ça parait sûrement un peu froid ou sordide dit comme ça, mais on ne peut pas s’intéresser uniquement aux sujets les plus doux et les plus gentils qui soient. Sur ce, puisque les préliminaires sont faits, entrons dans le cœur du sujet.

Selon le Protocole facultatif à la Convention internationale des droits de l’enfant, on considère comme enfant soldat toute personne de moins de 18 ans impliquée dans un conflit armé, à l’intérieur ou hors des frontières de son pays.  Au cours de mes pérégrinations sur le net pour chercher informations et témoignages pour cet article, j’ai lu quelques commentaires qui semblaient associer automatiquement « enfant soldat » et « enrôlé de force ». Pas toujours. Sans rentrer dans le détail de la capacité d’un enfant à faire ses choix librement, il existe plusieurs raisons pour lesquels celui-ci pourrait chercher à rejoindre une milice ou l’armée de lui-même. Je ne ferai qu’enfoncer des portes ouvertes en rappelant que le sujet est vaste et bien plus complexe qu’il n’en a l’air.

Petit retour dans le temps

Sparte est un exemple assez flagrant en la matière. Nous savons tous qu’il s’agissait des guerriers les plus craints de Grèce, qu’ils avaient un mode de vie très… spartiate (j’ai osé, oui). Plutarque, bien qu’ayant vécu longtemps après que Sparte cessa d’être un État indépendant, rapporte que les garçons recevaient dès l’âge de 7 ans un entrainement militaire. La tête rasée, nus et n’ayant qu’un manteau par an, on les entrainait à l’athlétisme et à la lutte. La sous-nutrition (volontaire) les poussait à voler de quoi se nourrir correctement. Dès l’âge de 12 ans, ils vivaient en communauté. Les jeunes spartiates étaient embrigadés lorsqu’ils atteignaient leurs 20 ans. Chose rare pour l’époque, les filles recevaient elles-aussi une éducation sportive. Le but avoué était d’obtenir des soldats dévoués, vivant par et pour le groupe, prêts à se sacrifier pour lui.

© Damien – Par les sentiers herbeux

Des enfants soldats, il en a existé après aussi, notamment à une époque bien plus proche de la nôtre. Rappelons-nous notamment des jeunesses hitlériennes (point Godwin atteint) qui recrutait les enfants dès l’âge de 6 ans, filles comme garçons, pour les exercer au combat. Là encore, l’éducation scolaire n’était pas mise en avant.

Pour ne pas finir cette partie de l’article du côté des nazis, parlons de l’Insurrection de Varsovie qui commença le 1er août 1944. Elle n’a rien d’un simple soulèvement civil. Organisée par l’État-major de l’Armée intérieure de Pologne et relayé par les réseaux souterrains, elle durera 63 jours au total. Le combat contre les Allemands est âpre et parce qu’il n’y a pas le choix, les enfants y participent aussi bien que les civils adultes et les soldats. On leur érigera le Monument du Petit Insurgé (à gauche).

(Ceci est un saut de ligne que WordPress me refuse.)

A notre époque

Si on regarde ce qui se fait aujourd’hui, il n’y a plus vraiment (ou pas à ma connaissance) de sociétés organisées sur la base d’une jeunesse qu’on forme au combat de façon systématique. L’usage d’enfants soldats tient plus de l’opportunisme. Il s’agit d’une main-d’œuvre accessible et peu coûteuse, servile et docile, qui tombe entre les mains de groupes plus ou moins légaux. Ça va tout aussi bien de l’armée régulière aux groupes criminels paramilitaires, en passant évidemment par la guérilla. Et il va sans dire que les pays en proie aux guerres civiles font d’excellents viviers d’enfants soldats.

J’imagine que vous avez dans la tête l’image de jeune Africains lorsque je parle d’enfant soldat. Le fait est qu’on en trouve également en Colombie et dans plusieurs pays d’Asie. Les grandes zones de conflit sont par nature productrices d’enfants soldats. Les plus jeunes sont les plus fragiles et les plus faciles à manipuler, après tout. Entendons-nous bien cependant : si certains sont en effet recrutés vers 7 ou 8 ans, la plupart le sont passé 10 ans. Globalement, l’âge moyen est entre 14 et 18 ans et dans leur cas, on pourrait plutôt parler d’adolescents soldats.

De la même façon, il ne faut pas s’enfermer dans l’idée qu’ils combattent tous arme au poing d’un bout à l’autre de la journée. Les enfants ont cet avantage qu’ils paraissent inoffensifs et font d’excellents espions (et parfois kamikazes). Comme les écuyers avec les chevaliers d’antan, ils portent les armes et servent aussi de domestiques. Aux filles, on trouvera un usage particulier – qui ne les dispense pas d’être des guerrières le jour – : elle contribuent à la satisfaction sexuelle des membres du groupe.

Pourquoi ?

Comme je le disais plus haut, j’éviterai le débat philosophique et social sur la capacité d’un enfant (ou d’un adolescent) à faire des choix éclairés. Le fait est que tout recrutement d’enfant soldat n’est pas forcé. Une grande part, évidemment, se fait sans le consentement des jeunes gens concernés, au cours de raids et de rafles qui touchent particulièrement les lieux où on les trouve en nombre : les écoles, orphelinats, camps de réfugiés… Malgré tout, il existe un certain nombre de raisons qui favorisent l’engagement volontaire.

La pauvreté joue à plusieurs niveaux : un enfant soldat subsiste à ses besoins et soulage sa famille d’une bouche à nourrir. Certains espèrent même toucher une solde. Elle accompagne aussi le manque d’éducation qui limite les alternatives au combat armé tout en laissant beaucoup de temps libre à occuper. Les raisons idéologiques me font beaucoup penser à la Tchétchénie, mais elles existent ailleurs aussi évidemment. Je suppose que la fascination pour les armes, le combat, l’armée n’étonnera personne : le héros américain ne sert pas de modèle qu’aux petits Occidentaux. Enfin restent le désir de vengeance, le besoin de protection, la volonté d’être respecté

J’ai assisté aux meurtres de plusieurs de mes proches par les soldats. Je me suis cachée mais j’ai vu comment ils ont violé ma mère et mes sœurs. J’avais peur et j’ai pensé que si je rejoignais les rangs de l’armée, je serais alors protégée. Je voulais me défendre. (N. recrutée à 12 ans en République Démocratique du Congo – source Amnesty International)

Si ces enfants et adolescents sont enrôlés par des groupes armés, il y a une raison à ça : un enfant soldat, c’est pratique. Si pratique que l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) en est composée à 80 %. Il y a bien des choses qu’un homme (ou une femme) adulte refuserait de faire, même en temps de guerre. Ces choses-là, un enfant qui n’a aucun moyen de subsister par lui-même ne peut pas les refuser. Sa position de dépendance et sa fragilité le rendent beaucoup plus malléable et servile. On comprend pourquoi il est si intéressant d’en avoir sous sa coupe.

J’ai mentionné plus haut ces enfants qui espèrent toucher de l’argent en échange de leur « travail », mais le fait est qu’on les recrute aussi parce qu’ils ne coûtent pas cher. S’ils sont payés, et c’est rarement le cas, ils ne touchent pas grand chose. De plus, qu’il s’agisse de les nourrir ou de les habiller, ils n’ont que le strict minimum.

Enfin, il est indispensable de garder en tête un autre facteur et non des moindres : fragiles et beaucoup plus instables que les soldats adultes, l’endoctrinement fait d’autant plus vite son œuvre. A terme, ce sont des enfants dressés pour le combat, qui vivent pour obéir aux ordres qu’on leur donne et adhérant totalement au discours qu’on leur tient qui se dressent contre les adversaires du groupe qu’ils servent. Le risque de mutinerie est beaucoup plus faible.

Avec quelles conditions de vie ?Enfant soldat en Afrique noire

Leurs conditions de vie, je les ai évoquées un peu plus haut déjà. Elles dépendent pour beaucoup du degré de sadisme de ceux qui les contrôlent. Il y a évidemment des degrés différents dans ce qu’ils vivent et on fera la distinction classique entre les filles et les garçons.

De jour, les différences entre les deux sexes sont moins marquées. C’est la nuit qu’elles prennent de ampleur, lorsque les filles servent à soulager les soldats adultes qui l’ont « mérité ». Certaines finissent par être offertes comme épouses ou compagnes auprès de combattants valeureux. Lorsqu’elles tombent enceintes, la décision de garder l’enfant ou d’avorter n’est pas davantage la leur et dépend entièrement de leur commandant. Il est assez fréquent qu’elles meurent en couche ou quand elles se font avorter, et il est inutile de souligner le fort risque d’être touchée par le sida. Si je me fie aux témoignages que j’ai pu lire ou voir, la plupart d’entre elles ont un ou plusieurs enfants lors de cette période de leur vie.

Peu importe le sexe néanmoins, le reste est identique. La violence quotidienne, perpétuée par eux et/ou contre eux, est difficilement supportable. A plusieurs reprises j’ai lu et entendu la même chose. Tuer la première fois est difficile, et, peu à peu, ça devient normal. C’est le quotidien. On rapporte parfois le cas d’enfants ou d’adolescents tuant dans des éclats de rire, et il y a à ça une explication bien différente de la simple folie humaine : la drogue. Cocaïne, marijuana, amphétamines, le tout coupé à la poudre de leurs armes. Se droguer n’est pas un choix, ils ne peuvent pas refuser, mais face à la prise de conscience de leurs actes durant leurs moments de lucidité, certains préfèrent continuer, au-delà même de la dépendance physique.

Enfin, parlons des fugitifs. Le risque de mutinerie est plus faible qu’avec les adultes, celui de désertion plus élevé. Ne pas réussir à fuir est synonyme de tortures, parfois de la main même de ses amis, car on leur apprend à faire souffrir. Les filles subissent les viols en plus (et quoi que ce soit moins reconnu, ne nions pas le risque qu’il en soit de même pour certains garçons). Une fuite réussie, d’ailleurs, ne garantit pas de ne pas retourner à la guerre un jour. Que faire d’autre quand on ne sait que se battre, après tout ?

Partie 3 vendredi 12 octobre : le retour à la vie civile, des témoignages, mes sources.
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